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SOMMAIRE

L’alimentation intuitive est un concept développé dans les années 1990 par deux nutritionnistes américaines, Evelyn Tribole et Elyse Resch. Elle décrit suivant 10 principes un comportement alimentaire présenté comme « anti-régime », qui s’éloigne de tout contrôle cognitif nutritionnel pour développer une spontanéité reposant sur l’attention et sur l’écoute des désirs et des sensations corporelles [1].

INTERÊTS ET EFFETS NÉFASTES DU CONTRÔLE COGNITIF NUTRITIONNEL

Le contrôle cognitif nutritionnel est une démarche volontaire destinée à maîtriser mentalement son alimentation selon une référence. Cette référence est acquise suivant des connaissances sur le sujet, afin que l’alimentation soit favorable à un objectif. Cet objectif peut être la santé préventive, la nutrithérapie en réponse à une pathologie, la perte de poids ou la prise de masse musculaire.
Il y a différents degrés de contrôle nutritionnel. Dans un bas niveau, c’est le choix volontaire de consommer ou non certains aliments ou le fait de prendre des compléments. Dans un haut niveau, c’est le contrôle total de la qualité et/ou de la quantité de tout ce qui est mis dans l’assiette (orthorexie, régimes restrictifs).
Toutes les informations transmises par les formations, les livres, les revues, les sites internet, invitent d’une certaine manière à un contrôle cognitif.
L’absence totale de contrôle cognitif conduirait à consommer ce qui fait spontanément envie parmi ce qui est disponible, ou d’aller chercher par habitude selon les acquis de l’éducation alimentaire reçue.

❏ Intérêt et limites

La connaissance nutritionnelle qui sert de référence peut reposer sur des données scientifiques consensuelles ou contestées, sur des théories non évaluées ou sur des expériences favorables.
La valeur de la connaissance sur laquelle repose le contrôle est déterminante sur l’efficacité de la démarche. Le niveau de validation scientifique est alors le critère le plus fiable. La vérité absolue n’existant pas en nutrition, il y a une part aléatoire qui fait que dans tous les cas, une nutrition contrôlée peut avoir des effets bénéfiques, neutres ou néfastes pour une personne.
Dans une société où l’offre alimentaire industrialisée ne répond pas aux besoins naturels des organismes, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît, un certain contrôle cognitif est nécessaire pour une santé préventive, ou pour se soigner les dégâts causés par une alimentation inadaptée.

Il y a cependant plusieurs limites à ce contrôle :
– La référence sur laquelle s’aligne le contrôle volontaire n’est pas forcément pertinente pour les besoins de la personne afin d’atteindre son objectif.
– La résistance des automatismes est parfois plus forte que la volonté, et le contrôle ne peut s’exercer de la manière souhaitée.
– L’énergie nécessaire au maintien du contrôle s’épuise progressivement, ce qui conduit souvent à l’abandon du programme choisi, qui est nommé « attrition » en littérature anglo-saxonne.
– Le maintien constant d’un contrôle qui s’oppose aux automatismes spontanés crée une tension intérieure qui a des effets néfastes sur la santé fonctionnelle et le bien-être. Les périodes de relâchement ou de déstabilisation ouvrent la porte à des conduites compensatoires qui vont à l’inverse du programme proposé et peuvent devenir une pathologie (compulsions alimentaires, hyperphagie boulimique).

Ainsi, le contrôle cognitif nutritionnel initialement destiné à améliorer la santé par l’alimentation est souvent inefficace. Il altère le bien-être et l’estime de soi, et finit par avoir globalement des effets inverses à ce qui était souhaité, tout en emprisonnant dans une voie sans issue, la nécessité de davantage de contrôle étant perçue comme la seule solution.

❏ Conséquence du contrôle quantitatif

Le contrôle quantitatif de nourriture consiste à maîtriser les quantités ingérées indépendamment des sensations de faim. C’est la base des régimes restrictifs.
La frustration liée à la restriction complique les choses en générant des désirs compensatoires.
Le recours à la prise alimentaire pour gérer des difficultés psycho-émotionnelles conduit à des mécanismes addictifs qui détériorent encore davantage la situation.
En créant une situation biologique de famine, il pourrait favoriser une orientation métabolique vers le stockage et donc la prise de poids.
La prise de poids, présente ou non, et plus ou moins importante selon d’autres facteurs, en particulier génétiques, est la face visible d’un problème plus profond qui altère la santé générale.

❏ Conséquence du contrôle qualitatif

Le contrôle qualitatif, dont la forme avancée est l’orthorexie, conduit à une rigidité qui pénalise la spontanéité, le bien-être, et la vie sociale.

❏ Conséquences de l’éviction d’aliments en réponse aux intolérances

Les évictions consécutives à des allergies diagnostiquées, une maladie cœliaque ou une intolérance avérée sont nécessaires et bénéfiques, et demandent une réorganisation de l’alimentation en excluant les aliments néfastes.
Les évictions qui reposent sur des tests de valeur contestable ou des croyances qui auto-induisent les réactions désagréables à certains aliments peuvent faire entrer dans un engrenage qui rétrécit progressivement la diversité alimentaire. La force de la croyance couplée au fait que le corps se déshabitue aux aliments évités installe progressivement une véritable intolérance, dont il sera difficile de sortir. Les conséquences néfastes sont multiples : frustrations, complication de la vie sociale, et lorsque le nombre d’aliments évités est important, risque de déficience nutritionnelle par manque de diversité.
Les deux exemples les plus courants sont le gluten et les FODMAPs.
– Concernant le gluten, il serait souvent plus avantageux de différencier blés anciens et blés modernes, les variétés anciennes étant nettement moins néfastes, et d’être attentif aux quantités, plutôt que s’imposer une éviction totale qui n’est généralement pas fondée.
– Concernant les FODMAPs comme solution aux troubles fonctionnels intestinaux, il peut être intéressant de les réduire en période de crise, pour un traitement symptomatique, ou d’éviter seulement des produits qui ne pénalisent pas la diversité alimentaire (produits laitiers lactosés, certaines légumineuses).  L’éviction totale et durable de tous les FODMAPs pénalise gravement la nutrition santé et la santé durable du système digestif. Le problème initial n’étant pas l’aliment mais le microbiote intestinal. La solution est alors de prendre soin de la santé des intestins (muqueuse, microbiote) et de trouver les bonnes proportions pour les aliments créant une réaction qui est toujours dépendante de la quantité absorbée.

LES DIFFÉRENTES VARIANTES ET APPELLATIONS DE L’ALIMENTATION LIBRE DE CONTRÔLE

– Dans le monde vétérinaire qui étudie la nutrition dans les élevages, on parle d’alimentation ad libitum (à volonté) quand on met à disposition des quantités nettement supérieures aux besoins et que l’on laisse les animaux réguler ce qu’ils consomment. Elle permet notamment d’accélérer la croissance des veaux. L’expérimentation sur la souris montre que selon la qualité de la nourriture, on peut observer un maintien, une perte ou une prise de poids.

– L’instinctothérapie proposée par Guy-Claude Burger dans les années 1980 est un concept alimentaire reposant sur la consommation de produits crus non transformés, commandée et régulée uniquement par les désirs [2], en mettant en avant l’odorat. Son extrémisme et son association aux problèmes judiciaires de son fondateur ont beaucoup nui à sa réputation. La pratique nécessite un large buffet varié offrant une diversité de choix de produits crus. Elle est difficilement applicable dans sa forme idéale puisqu’il faudrait une abondance à disposition dont une faible partie serait consommée. Elle se réduit souvent à un crudivorisme associé à l’apprentissage de l’écoute de ses sensations corporelles et de ses envies alimentaires. Certaines personnes ont associé la pratique de ce mode alimentaire à des améliorations ou des guérisons. Les seules sources sont des témoignages.

– Evelyn Tribole et Elyse Resch ont proposé dès 1995 le terme d’alimentation intuitive pour décrire une approche qui sera détaillée dans le paragraphe suivant. L’appui sur un test mesurant le niveau intuitif de l’alimentation (intuitive eating scale) a permis d’entreprendre diverses études en mesure de valider les bénéfices de ce mode alimentaire.

– Les thérapies cognitives et comportementales (TCC) mettent en avant la rééducation du comportement alimentaire destinée à sortir du contrôle cognitif et restaurer la régulation spontanée par les sensations. Une méthode détaillée dans cet esprit des TCC est proposée par Jean-Jacques Colin [3]. Elle conduit avant tout à une amélioration notable du rapport à la nourriture. La perte de poids durable est possible, dans certaines limites, pour certaines personnes.

– Jean-Philippe Zermati (nutritionniste) et Gérard Apfeldorfer (psychiatre et psychothérapeute) ont développé dans le groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids [4] une approche qui s’appuie sur l’échec largement documenté des régimes restrictifs. Maigrir sans régime [5] est une méthode dont les objectifs et les résultats sont comparables à l’approche TCC.

– Dans la continuité des TCC de la 3ème vague et de la mise en avant de la méditation pleine conscience (Mindfullness), il a été développé une approche de nutrition en conscience, destinée à mieux gérer les signaux extérieurs et améliorer le ressenti des signaux internes

LES 10 PRINCIPES DE L’ALIMENTATION INTUITIVE SELON TRIBOLE ET RESCH

Un mangeur intuitif ne se réfère pas à des règles qui lui dictent quels aliments il doit manger et en quelle quantité. Il se fie à ses désirs en étant attentif à ses signaux internes de faim et de satiété. Pour lui, il n’y a pas de bons et de mauvais aliments. Il considère qu’il y a des aliments avec des profils nutritionnels différents, et que la diversité guidée par ses envies répond à ses besoins. Attentif aux réponses de son organisme à ce qu’il mange, il choisit spontanément des aliments qui lui sont bénéfiques. La satisfaction et le plaisir ont une place importante dans l’acte alimentaire pour lequel il n’y a ni privation, ni culpabilité.
Pour préciser ce qu’elles ont nommé Alimentation intuitive Evelyn Tribole et Elyse Resch ont défini dix critères qu’elles associent à ce comportement alimentaire dénué de contrôle cognitif.

  1. Rejeter tout régime contraignant.
  2. Honorer sa faim, en apprenant à la ressentir et en y répondant quand elle se manifeste.
  3. Faire la paix avec les aliments en supprimant tout interdit de ce qui fait envie, et toute obligation de ce qui ne fait pas envie.
  4. Cesser de classer les aliments en bons ou mauvais. Dans la diversité alimentaire, tout a sa place dès lors que l’on sait proportionner.
  5. Écouter les signaux de satiété et savoir s’arrêter de manger quand ils se manifestent.
  6. Prendre du plaisir à manger, en développant les aspects sensoriels de la nourriture.
  7. Prendre conscience que manger pour apaiser les émotions n’est pas de la faim, et apprendre à les gérer autrement.
  8. Accepter son corps tel qu’il est, l’écouter et prendre soin de lui.
  9. Avoir une activité physique.
  10. Prendre soin de sa santé, de manière générale.

Certaines personnes ont spontanément un comportement alimentaire intuitif. Pour celles qui en sont éloignées et souhaitent s’en rapprocher, il existe des programmes d’accompagnement.

CE QUE DIT LA SCIENCE SUR LES APPROCHES VISANT À SORTIR DU CONTRÔLE COGNITIF NUTRITIONNEL

La science nutritionnelle qui s’investit essentiellement dans la qualité et la quantité des apports alimentaires a développé un vaste champ de connaissance. Elle a fait émerger des principes généraux consensuels et des détails complexes peu accessibles aux non-spécialistes, avec des données parfois contradictoires. Elle conduit à des querelles de nutritionnistes et à une certaine confusion, alors que l’essentiel tient en quelques mots : l’alimentation idéale d’un être humain est un apport diversifié qui se trouve dans l’environnement naturel dans lequel il a évolué et modulé sa génétique. Le fait de théoriser en termes de nutriments et micronutriments l’alimentation idéale conduit fatalement au contrôle cognitif nutritionnel.
L’intérêt de la science pour les aspects comportementaux sur les bénéfices nutritionnels est récent, et dispose aujourd’hui d’une bonne base de connaissance.

❏ Les TCC et le contrôle cognitif quantitatif

Les thérapies cognitives et comportementales (TCC) se fondent sur les données de la science et l’évaluation des programmes proposés. Cette démarche a conduit sans équivoque à un constat : le contrôle cognitif de l’alimentation, et plus particulièrement la restriction quantitative pour limiter le nombre de calories, a des effets néfastes sur le comportement alimentaire. Celui-ci pers alors la capacité d’autoréguler les apports aux besoins par les sensations de faim et de satiété.
Les programmes de restauration de la capacité naturelle à réguler les apports alimentaires par la faim et la satiété ont démontré leur efficacité à réduire l’emprise de la restriction cognitive.

❏ Le contrôle cognitif qualitatif

Le contrôle qualitatif se manifeste dans une forme extrême par l’orthorexie [6], un contrôle obsessionnel de la qualité saine de la nourriture et de sa préparation.
Il s’exerce également en écartant volontairement certains aliments par peur d’une réaction négative, ce qui définit le trouble de l’alimentation sélective [7] décrit par le DSM V. Il y a enfin un contrôle sélectif de plus en plus répandu qui conduit à écarter des aliments spécifiques ou des familles entières d’aliments en réponse à une intolérance réelle ou supposée, nécessitant ou non cette éviction.
Les différentes formes de contrôle qualitatif sont bien moins bien documentées que le contrôle quantitatif. Elles conduisent à une restriction de la diversité alimentaire qui est préjudiciable pour la réponse aux besoins nutritionnels et qui peut avoir des conséquences néfastes sur l’état psychique (conséquence des frustrations) et sur la vie sociale.

❏ L’alimentation intuitive

Dans la quatrième édition du livre Alimentation intuitive [1}, les auteurs consacrent un chapitre à la recherche scientifique sur le sujet, mettant en avant 125 études validant les bienfaits d’une alimentation régulée par un comportement alimentaire non contrôlant.
Les premiers travaux attribués à Tylka [8] et Hawks [9] ont mis au point des échelles d’alimentation intuitive, destinées à évaluer par un score le niveau de contrôle alimentaire. Elles ont montré qu’une alimentation à dominante intuitive était associée à une plus grande estime de soi, un meilleur bien-être, davantage d’optimisme et de capacités d’adaptation.
L’échelle Intuitive Eating Scale-2, qui comporte 23 Items, est considérée comme la référence en ce domaine [10].
Il a été établi que les mangeurs intuitifs ont une conscience intéroceptive [11], c’est-à-dire la capacité de percevoir les sensations physiques en provenance de l’intérieur du corps, plus développée. La sensibilité intéroceptive se mesure classiquement par la capacité à percevoir les battements de son cœur, une méthode qui a cependant montré des limites [12]. Globalement, les personnes ayant une intéroception défaillante développent davantage de troubles alimentaires et anxio-dépressifs.
Une revue effectuée en 2016 à partir de 24 études [13a], et une autre en 2014 à partir de 26 études [13b] ont conclu que l’alimentation intuitive peut réduire les troubles de l’alimentation et l’image corporelle, et promouvoir la santé psychologique et le bien-être. Elle permet de maintenir le poids et dans certains cas de le réduire. Elle est associée à une conscience intéroceptive accrue et réduit le risque de perturbation du comportement alimentaire. Il a été montré un effet préventif de l’alimentation intuitive sur la survenue de troubles du comportement alimentaire, en particulier les compulsions sous emprises émotionnelles.
Diverses recherches ont tenté de cerner les facteurs qui éloignent de l’alimentation intuitive. Elles montrent sans surprise l’influence néfaste de la pression parentale sur le contrôle alimentaire et l’influence culturelle, médiatique ou de l’entourage sur l’importance de l’image corporelle. Ces influences conduisent à des comportements d’autocensure dans laquelle la tentative de maîtrise mentale éloigne des sensations corporelles. La faible conscience des émotions est également un facteur défavorable. Face à la focalisation sur une image négative de soi, il est possible d’obtenir un effet favorable en développant la conscience de la fonctionnalité du corps au lieu de son apparence.

❏ L’alimentation en pleine conscience

La pleine conscience émerge d’une attention portée de manière volontaire, dans le moment présent, et sans jugement de valeur sur l’expérience qui se déroule [14]. Elle peut être innée et plus ou moins s’exprimer au quotidien ou se développer par une pratique régulière de méditation.
« La pratique de la pleine conscience améliore la perception impartiale de soi, de ses pensées, de ses émotions, de ses sensations corporelles, et de ce qui nous entoure. Elle entraîne une capacité de détachement et de flexibilité de l’individu qui lui permet d’avoir une réponse consciente plutôt qu’une réaction automatique face à une situation qui le gêne. Il y a par conséquent de bonnes raisons théoriques de croire que la pleine conscience pourrait être efficace dans le traitement des troubles de l’alimentation et de l’obésité » [15].
Diverses pratiques ont été proposées : des exercices spécifiques d’alimentation consciente, des exercices d’acceptation, l’entraînement aux ressentis alimentaires par la pleine conscience.
Le yoga, dont l’objectif est similaire, peut y être associé.
À ce jour, deux échelles spécifiques ont été développées pour quantifier les facteurs associés à l’alimentation consciente : le MEQ : « Mindful Eating Questionnaire » [16] et la « Mindful Eating Scale » [17].
Les évaluations effectuées dans un objectif de perte de poids sont peu concluantes. Elles montrent en revanche une diminution des réactions automatiques et émotionnelles vis-à-vis de l’alimentation, et de l’externalité (influence de facteurs extérieurs sur le désir de prises alimentaires) [15] [18].

❏ L’alimentation instinctive pour le choix des aliments

L’instinctothérapie de Burger a été mise à l’écart de la science nutritionnelle du fait de son positionnement extrémiste et de ses dérives. Cependant, son principe interpelle du fait de sa logique et des observations dans le monde animal sauvage. Des études ont en effet montré que les animaux utilisent la saveur comme guide pour les vitamines et les minéraux dont ils ont besoin [19].
La recherche s’est récemment intéressée à la capacité instinctive humaine de choisir spontanément des aliments qui répondent de manière bénéfique aux besoins du moment. L’expérimentation conduite par Brunstrom et Shatzker [19], sur 128 participants, consistait à faire choisir instinctivement entre diverses combinaisons associant deux aliments, en répétant dans d’autres conditions pour éviter les biais. Ils ont alors constaté que les choix se portaient préférentiellement de manière significative sur des paires qui offraient un apport en micronutriments le plus important et secondairement une plus grande complémentarité entre les nutriments.
Suite à ces résultats, les chercheurs émettent l’hypothèse d’une sagesse instinctive humaine pour les choix alimentaires capables de prévenir les déficiences. Ils se questionnent et les deux causes possibles de survenues de déficiences : l’absence de disponibilité d’aliments adéquats (dans le passé), et la perte de ce potentiel du fait de multiples facteurs liés au mode de vie moderne, et en particulier les effets trompeurs des aliments transformés par l’industrie agroalimentaire.

LE COMPORTEMENT ALIMENTAIRE INTÉGRÉ DANS UNE APPROCHE GLOBALE DE NUTRITION SANTÉ

L’alimentation intuitive répond aux problèmes fréquents et parfois majeurs suite à un excès de contrôle cognitif. Elle propose un moyen simple et naturel capable de réguler les apports alimentaires tout en favorisant un meilleur bien être, une plus grande estime de soi, et une prévention à la prise de poids. Ces objectifs sont aujourd’hui validés par un ensemble de publications.
Cela a conduit à un certain enthousiasme et une idéalisation conduisant à attribuer à l’alimentation intuitive des vertus qu’elle n’a pas démontrées : garantir la santé à long terme et induire une perte de poids.

❏ L’alimentation intuitive peut-elle garantir seule la santé à long terme ?

Dans le cas d’allergies, intolérances majeures ou précautions nécessaires pour ne pas déstabiliser un traitement médical, il est évident qu’un certain contrôle cognitif est indispensable.
En dehors de ces contextes spécifiques, peut-on se fier uniquement à l’alimentation intuitive dans un environnement totalement différents de celui dans lequel s’est construite la biologie humaine ? On peut penser, comme le proposait Burger, que si l’on dispose à tout moment d’un buffet avec un large choix d’aliments naturels, que notre instinct saurait choisir ce qui nous convient. En revanche, dans l’environnement actuel, avec de nombreux produits transformés qui déjouent nos capacités instinctives, avec les produits hors saisons et des offres parfois plus liées aux surplus de production peut-on faire confiance à nos désirs spontanés ? On peut en douter s’il n’y a pas au préalable une solide éducation et un apprentissage qui nous conduit à choisir une alimentation adaptée.

❏ Alimentation intuitive et surpoids

L’alimentation intuitive ou les programmes de type TCC qui sont proposés comme solution au surpoids sont trompeurs. Les études sont assez claires à ce sujet et se confirment par l’expérience d’accompagnement. Cette démarche améliore le rapport à la nourriture et avec elle le bien-être, conduit à une meilleure estime de soi, et prévient la prise de poids. C’est déjà beaucoup ! Elle conduit dans certains cas à une perte de poids, mais ce ne sont pas les plus fréquents. Quand le poids est régulé par les signaux naturels, il se stabilise dans une zone qui dépend de nombreux facteurs (génétique, pathologies, traitements, histoire pondérale personnelle et possiblement l’image inconsciente de soi). Et cette zone n’est pas forcément ce que souhaitait la personne dans sa demande initiale.
Il est intéressant de voir comment le livre de Jean-Jacques Colin [3] a évolué. Sa première version titrait « Maigrir sereinement avec les TCC ». La nouvelle édition s’appelle « Le grand cahier des TCC pour manger en paix ». Prévenir la prise de poids ne veut pas dire obtenir un amaigrissement quand le surpoids et installée. C’est à ce niveau qu’il y a une certaine tromperie dans les promesses.
Cela ne veut pas dire que toute solution de perte de poids durable et sans effort est impossible pour certaines personnes, mais que l’échec est fréquent pour des facteurs qui ne peuvent être maîtrisés. Se mettre en paix avec la nourriture est dans tous les cas une étape préalable qui apporte par elle-même des bénéfices et peut ensuite conduire à des orientations plus spécifiquement favorables à l’amaigrissement, en restant en dehors du contrôle cognitif sur les quantités.

❏ Quelle place pour le comportement alimentaire en nutrition santé ?

Le facteur limitant de l’alimentation intuitive est que son réel bénéfice santé à long terme est dépendant de l’offre alimentaire environnante, et que celle-ci est rarement spontanément adéquate. Nous avons donc besoin, pour répondre à l’objectif santé, d’un contrôle cognitif pour choisir notre approvisionnement et les lieux de restauration collective, avec une souplesse d’exceptions si elles sont nécessaires pour notre plaisir ponctuel et notre vie sociale. C’est la raison pour laquelle le premier critère proposé dans Nutrition Santé Essentielle [20] est le choix à un niveau aussi élevé que possible de produits vrais (non transformés), variés et à dominance végétale, comme l’a proposé Anthony Fardet avec l’abréviation 3V.
C’est ensuite, une fois ce critère intégré, qu’un choix se pose entre une alimentation optimisée sélectionnant des produits de haute qualité nutritionnelle, ou une alimentation instinctive qui fait confiance à nos désirs pour choisir parmi les produits disponibles une diversité avec ce qui nous fait envie. Le deuxième choix est associé à la confiance que cette diversité librement choisie répondra à nos besoins nutritionnels.
Il est difficile, en connaissant certains critères de nutrition santé, de ne pas sélectionner mentalement des produits contenant des nutriments rares (oméga 3, vitamine B9 et B12, iode…), de ne pas être attentif à certains ratios (acides gras, Na/K…). Tout cela peut se faire lors de l’approvisionnement, de sorte qu’ensuite, une alimentation libre telle qu’elle est décrite dans sa forme intuitive puisse guider chacune de nos prises alimentaires.
Dans les accompagnements nutritionnels, les 3V restent un critère préalable pour un objectif à long terme. En fonction de la situation carentielle supposée ou de l’état physiopathologique de la personne, un nutritionniste est amené à faire des recommandations de certains aliments ou compléments alimentaires qui semblent nécessaires dans un premier temps. Il est important d’être conscient à ce moment-là que ce type de conseil induit un contrôle cognitif chez la personne. Si elle n’est pas tout de suite orientée vers une alimentation à long terme avec une composante intuitive, elle peut s’enfermer dans la nécessité de contrôler ce qu’elle mange et pourra entrer dans une recherche sans fin auprès de divers thérapeutes, livres, sites internet, en associant la persistance de certains symptômes au fait que son alimentation n’est pas optimisée, donc insuffisamment contrôlée.

❏ Les deux orientations de l’accompagnement nutritionnel

Il y a pour un nutritionniste deux orientations dont les extrêmes sont :

1) Se reposer sur le principe selon lequel, sauf situation pathologique liée à l’alimentation, se nourrir en respectant pleinement la règle des trois V (vrais, varié, dominance végétale) et en développant une alimentation intuitive conduit à satisfaire les besoins en calories, macronutriments et micronutriments. La diversité, en cumulant les avantages et en diluant les inconvénients, répond à tous les besoins.
Tout le travail est donc de veiller à une bonne compréhension des 3V et à la connaissance de quelques aliments indispensables dans la diversité du fait de nutriments devenus rares, Puis, accompagner si besoin un apprentissage à l’écoute des sensations corporelles et au rapport apaisé avec la nourriture pour développer une alimentation intuitive.
Cette orientation présente-t-elle des risques ? Pas pour le plus grand nombre. Une certaine vigilance et un suivi sont cependant utiles pour les personnes manifestant des troubles fonctionnels ou souffrant de pathologies diagnostiquées.
Elle a l’avantage d’être peu coûteuse et de donner à la personne une autonomie durable.

2) Être vigilant sur les possibles déficiences et intolérances, ce qui conduit à pratiquer des examens, conseiller une alimentation adaptée à la situation diagnostiquée, et prescrire des complémentations.
Cette approche à l’avantage de ne pas passer à côté du problème spécifique d’une personne et d’avoir une meilleure efficacité thérapeutique à court terme. Sa limite est que l’on ne peut tout contrôler et malgré tout passer à côté d’une anomalie qui peut-être aggravée par une orientation alimentaire trop spécifique. Elle a l’inconvénient d’être coûteuse et d’entraîner la personne dans une nécessité de contrôle cognitif de son alimentation, qui est rarement durable. Que se va-t-il se passer quand la personne se retrouvera face à elle-même et sa difficulté à maintenir le contrôle ?

Il est bien sûr possible de jongler entre les deux orientations pour personnaliser une orientation. Dans ce cas, on peut considérer que l’orientation 1, intuitive, est idéale en prévention à long terme, et que l’orientation 2, contrôlante, est performante à court terme et face à certaines situations pathologiques.

RÉFÉRENCES

  1. Evelyn Tribole et Elyse Resch : Intuitive eating – Traduction française : Alimentation intuitive, dernière édition parue aux éditions Leduc en 2023
  2. Instinctothérapie selon Guy-Claude Burger
  3. Jean-Jacques Colin: Le grand cahier des TCC pour manger en paix – Thierry Souccar Editions 2023
  4. Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (GROS)
  5. Maigrir sans régime
  6. A. Chapy: orthorexie, évolution historique et état des lieux actuels – Cahiers de Nutrition et de Diététique 2020, 55(4) : 165-175
  7. Les troubles de l’alimentation sélective : cause, symptômes, traitement
  8. T.L. Tylka : Development and psychometric evaluation of a measure of intuitive eating – Journal of Counseling Psychology 20606, 53(2) : 226-240.
    T.L. Tylka & A.M. Kroon Van Diest : The Intuitive Eating Scale-2: Item Refinement and Psychometric Evaluation With College Women and Men – Journal of Counseling Psychology 2013, 60(1): 137-53.
  9. S.R. Hawks & al : The Intuitive Eating Scale : Development and Preliminary Validation – Journal oh health education, 2004, 35(2) : 90-99
  10. Intuitive Eating Scale-2
  11. La conscience intéroceptive ou intéroception permet de ressentir une vessie pleine, les battements de cœur, les signaux de faim et de satiété, ainsi que les manifestations corporelles des émotions. Elle permet d’informer le cerveau ce qui lui permet de répondre par un ajustement adapté.
  12. Olivier Luminet: Signaux corporels : ressenti et mesure – Université de Louvain 2019
  13. a. L.J. Bruce & B.L. Richiardelli : A systematic review of the psychologic correlate of intuiting eating among adult women – Appetite 2016, 96 : 454-472 —  13b. N. Van Dycke & E.J. Drinkwater : Relationships between intuitive eating and health indicators : literature review – Public Health Nutr, 2014, 17(8) :1757-66.
  14. J. Kabat-Zinn : Mindfulness-Based Interventions in Context: Past, Present, and Future. Clinical Psychology: Science and Practice 20003, 10, 144-156.
  15. G. Camilleri – Perception des sensations physiques et des émotions dans le comportement alimentaire : lien avec la consommation alimentaire et le statut pondéral en population générale – Thèse de l’université Paris XII – Épidémiologie et sante publique – 2015 – Une thèse particulièrement intéressante sur les différents aspects du comportement alimentaire lié au surpoids.
  16. C. Framson, & al : Development and validation of the mindful eating questionnaire. – J Am Diet Assoc, 2009, 109 : 1439-1444. Questionnaire en pdf
  17. L.H. Williams & al : Initial validation of the Mindful Eating Scale. Mindfulness, 2014, : 719-729.
  18. Manon Suchail: Le « mindful eating » ou alimentation en pleine conscience – un espoir de vaincre l’obésité – Mémoire Bachelor Diététique et Nutrition Humaine, EDNH Montpellier 2020
  19. J. M. Brunstrom & M. Shatzker : Micronutrients and food choice : A case of ‘nutritional wisdom’ in humans ? Appetite 2022, 174, 106055
  20. Jacques B. Boislève : Nutrition Santé Essentielle – Holosys Éditions, 2021

 

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Jacques B. Boislève

Consultant Formateur - Nutrition, psychologie et santé intégratives

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