SOMMAIRE

La médiatisation récente du risque liés aux oxalates alimentaires dans les sites traitant de santé naturelle est consécutive au livre de Sally K. Norton, nutritionniste américaine orientée vers la santé publique : Toxic Veggies – La face cachée des superaliments [1].

On y retrouve une histoire fréquente dans le domaine de la nutrition ou des soins non conventionnels : une personne, professionnelle ou non, vit une situation pathologique qui ne trouve pas d’explication dans les diagnostics habituels, et finit par trouver une solution en soulevant un problème jusque-là inconnu ou négligé. Elle rassemble alors toutes les informations qui confirment l’intérêt de cette solution, et généralise l’intérêt de ce problème en publiant un livre qui avec un bon marketing lui apporte une certaine notoriété. La thèse est ensuite reprise par les journaux et sites de santé naturelle qui y trouvent du grain à moudre pour alimenter leurs contenus. La science n’adhère pas s’y oppose en mettant en avant le manque de preuve, et ne s’y intéresse pas. Il y a alors ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Un regard curieux, ouvert, rigoureux et non partisan, peut difficilement discerner le vrai du faux. Il peut cependant en extraire ce qui peut être utile en plaçant ce nouveau paramètre dans l’ensemble qui détermine la santé globale.

J’ai déjà analysé une situation similaire concernant le bénéfice et la sécurité d’apports importants en iode [2]. La démarche est de resituer ce qui est proposé par rapport à la science, à la biologie et une vision globale et systémique de la santé.

Concernant les oxalates, l’objectif est de répondre à plusieurs questions sur les apports alimentaires :
– Quel est leur pouvoir néfaste, à quelle dose, avec quelle variabilité selon les terrains individuels,
– Doit-on vraiment en tenir compte pour limiter certains aliments végétaux considérés par ailleurs comme bénéfiques ?
– La médiatisation du livre de Sally Norton est-elle une aide à la prévention de santé ou un facteur de confusion qui la complique ?

Sally Norton, de l’expérience personnelle à une alerte sur le danger des oxalates

L’histoire du livre commence par une expérience personnelle. Alors qu’elle consommait abondamment des végétaux et notamment des légumes verts, en suivant les recommandations de la nutrition-santé, Sally Norton décrit avoir souffert de troubles chroniques rebelles : fatigue, douleurs articulaires, troubles digestifs.
Ses investigations l’ont conduit à supposer un rôle des oxalates apportés par les végétaux, qui se comportent comme des anti-nutriments. Les améliorations obtenues en réduisant significativement leurs apports ont confirmé son hypothèse selon laquelle ils étaient responsables de ses troubles chroniques. C’est un raisonnement classique qui s’appuie sur une relation de cause à effet impliquant le facteur que l’on étudie sans tenir compte de la complexité de l’ensemble dans lequel il est inclus.
Elle s’est ensuite consacrée aux effets des oxalates sur la santé humaine, a conduit des recherches universitaires et mis en place des programmes éducatifs à ce sujet. Elle se positionne aujourd’hui comme la référence internationale sur le sujet. La publication de son livre en 2023 aux USA, avec une traduction en espagnol la même année et en français en 2025, et sa médiatisation dans l’univers de la santé naturelle ont popularisé l’idée que les oxalates sont un danger et qu’il faut s’en prévenir.

Chimie et origine des oxalates

acide oxalique

• Caractéristiques chimiques
L’acide oxalique ou acide éthanedioïque est un composé à deux carbones, qui associe deux fonctions acides carboxyliques (HOOC–COOH). C’est le plus fort des acides organiques (pKa1= 1,2, pKa2= 4,2). Il reste cependant nettement plus faible que les acides minéraux (chlorhydrique, sulfurique, nitrique). La réaction avec divers composés minéraux neutres ou alcalins (sodium, potassium, magnésium, calcium, fer) forme des sels appelés oxalates.
Acide oxalique et oxalates sont deux états chimiques de la même structure fonctionnelle, et les deux termes sont employés pour qualifier toutes les formes de cette structure.

• Oxalates solubles et insolubles
Les oxalates de sodium et de potassium sont solubles. Ceux de calcium, de fer et de magnésium sont insolubles. La distinction la plus importante, du point de vue de l’impact sur la santé des apports extérieurs se situe à ce niveau.
Les oxalates solubles, biologiquement actifs, sont capables de fixer le calcium et le magnésium, et sont assimilables à travers les muqueuses.
Les oxalates insolubles ne sont pas assimilables, donc inertes à l’extérieur et problématiques quand ils se forment à l’intérieur de l’organisme car ces cristaux qui s’accumulent sont responsables de leurs principaux effets néfastes.

• Présence dans les végétaux
De nombreux végétaux synthétisent des oxalates pour diverses fonctions : protection contre certains pathogènes pour lesquels ils sont toxiques, protection contre les herbivores, régulation du calcium, fixation des métaux toxiques pour les rendre inoffensifs, soutien structurel de certains tissus.
Ils s’accumulent alors de manière plus ou moins abondante dans la structure de la plante, selon son espèce et les conditions environnementale dans lesquelles elle s’est développée.
La forme la plus abondante est l’oxalate de calcium, sous forme de divers cristaux. Les formes solubles sont plus ou moins abondantes.

• Présence dans l’organisme humain
Dans un organisme humain, l’acide oxalique se forme principalement par décomposition de la vitamine C, dont il est le principal catabolite, éliminé par les urines sous forme d’oxalates solubles. Il se forme aussi, à un degré moindre, à partir de composés intermédiaires du métabolisme comme l’acide glyoxylique, et il peut apparaître lors du catabolisme de certains acides aminés (sérine, glycine).
La production endogène d’oxalates est favorisée par la prise de doses élevées de vitamine C et la déficience en vitamine B6.
Classiquement, il est décrit qu’environ 85 % de l’acide oxalique éliminé dans les urines sont issus de la production endogène, ce qui veut dire qu’en moyenne les apports alimentaires ne représenteraient que 15 % de l’acide oxalique circulant dans l’organisme. Selon d’autres sources, lors de consommation abondante de produits riches en oxalates, la proportion des oxalates urinaires issus de l’alimentation pourrait atteindre 50 %.

• Synthèse industrielle
L’acide oxalique est également produit par synthèse chimique et utilisé dans l’industrie, comme agent de blanchiment, de polissage, de détartrage et de dérouillage.
Cette production et certains usages sont à l’origine d’intoxications.

Cinétique et métabolisme des oxalates

Dans un organisme humain sain, 2 à 20 % (en moyenne 5 %) de l’acide oxalique ingéré est absorbé digestivement, pendant environ 8 heures avec un pic au milieu de cette période. Cette assimilation ne concerne que les oxalates solubles. Elle est d’autant plus faible que le bol alimentaire est riche en calcium, l’oxalate de calcium qui se forme alors dans le tube digestif est insoluble, séquestrant à la fois l’oxalate et le calcium. La proportion non assimilée est éliminée dans les selles ou métabolisée par le microbiote digestif, notamment la bactérie Oxalobacter formigenes qui s’en nourrit. Le déficit en cette bactérie, fréquent dans les populations occidentales qui s’alimentent de produits agro-industriels, est un facteur d’amplification de l’assimilation de l’acide oxalique.
La perméabilité intestinale pourrait aussi être un facteur d’accroissement de cette assimilation.

La concentration plasmatique habituelle d’acide oxalique est de 1 à 3 mg/litre. Elle est plus élevée chez les insuffisants rénaux et dépasse plusieurs dizaines de mg/l en cas d’intoxication aiguë.
L’élimination se fait par les reins (filtration, réabsorption partielle, sécrétion tubulaire), en quelques heures (la demi-vie est estimée à environ 2 heures). 5 à 50 mg d’acide oxalique sont éliminés en moyenne par jour chez un adulte.
L’acide oxalique n’est que très faiblement métabolisé en dioxyde de carbone et en acide hippurique : moins de 5 %. La quasi-totalité de l’acide oxalique ingéré est éliminée en 24 heures.

Au-delà d’un certain seuil, variable selon la biologie individuelle des sujets, les oxalates circulants ne sont plus éliminables en totalité. Ils se combinent alors au calcium pour former des cristaux qui s’accumulent dans les tissus et activent des processus pathologiques. Le stock accumulé ne peut s’éliminer que s’il y a, pendant une période suffisante, de faibles taux circulants d’oxalates, ce qui permet de déplacer les formes insolubles accumulées en formes solubles éliminables.

Propriétés biologiques des oxalates

Les propriétés biologiques des oxalates peuvent se situer à deux niveaux de connaissance : celles qui sont admises par la communauté scientifique, et celles qui sont peu documentées et associées à la mise en avant de leur toxicité par excès alimentaire.

• Propriétés communément admises
– L’acide oxalique est caustique. Il agresse les muqueuses s’il est en contact direct avec elles à forte dose. Cela ne concerne que les produits industriels.
– Il a une forte affinité pour le calcium, formant de l’oxalate de calcium très peu soluble qui cristallise. Les cristaux formés, de taille variable, peuvent être relativement tranchants et, de ce fait, agressifs pour les structures vivantes. Ceux de petite taille peuvent se déposer dans différents tissus et provoquer des lésions au niveau des organes concernés, en premier lieu les reins. Les cristaux de plus grande taille peuvent former calculs rénaux.
– L’affinité pour le calcium, le magnésium et le fer, avec formation de sels insolubles, peut séquestrer ces minéraux dans le tube digestif, et diminuer leur assimilation.
En cas de niveaux élevés d’acide oxalique circulant, il peut y avoir une fixation du calcium extracellulaire, favorisant une hypocalcémie.
– L’acide oxalique peut, in vitro et à forte concentration, inhiber certaines enzymes (LDH et la pyruvate carboxylase), ce qui pourrait théoriquement favoriser une hypoglycémie, mais cela n’est pas observé in vivo.

• Autres propriétés (citées et peu documentées)
– Activation des mastocytes conduisant à une inflammation. Les oxalates pourraient ainsi être un facteur favorisant ou aggravant du syndrome de suractivation mastocytaire.
– Perturbation du métabolisme général, notamment au niveau des mitochondries.
– Altération de la fonction digestive en favorisant l’inflammation intestinale et en perturbant le microbiote (avec notamment une diminution de certains Lactobacillus).

Toxicologie des oxalates

Comme tout produit chimique utilisé par l’industrie, l’acide oxalique a fait l’objet d’études toxicologiques qui fournissent aujourd’hui des données claires sur sa toxicité [3]. Ils sont liés à des ingestions accidentelles de fortes quantités. On y retrouve les effets marqués de ses propriétés biologiques.
– Après ingestion chez le rat, on observe une altération de l’état général, une toxicité thyroïdienne et une baisse de la croissance pondérale.
– Chez l’homme l’intoxication aiguë par ingestion provoque immédiatement par effet caustique des lésions de la muqueuse l’œsophage et de l’estomac, pouvant évoluer jusqu’à la nécrose. Plus tard apparaissent une hypocalcémie et une acidose.
– Une intoxication chronique décrite chez un homme de 53 ans qui manipulait des cristaux d’acide oxalique a manifesté une asthénie, une anxiété, une irritabilité, des vomissements, un amaigrissement, de la toux et une peau sèche.

Différentes causes d’oxalose

On parle d’oxalose quand il y a une accumulation d’oxalates dans l’organisme et d’hyperoxalyurie quand l’élimination urinaire est accrue. Les deux sont généralement associés, sauf en cas d’insuffisance rénale, ou lorsque l’accumulation dans les tissus se fait au détriment de l’élimination.

On distingue deux types d’oxalose : primaire ou secondaire.
Les oxaloses primaires sont les conséquences d’une anomalie génétique et peuvent manifester de manière variable selon les types une néphrocalcinose conduisant à une insuffisance rénale, une hypocalcémie avec diverses conséquences, et des dépôts d’oxalates dans différents tissus.

Les oxaloses secondaires sont favorisées par plusieurs situations qui peuvent se combiner :
– Insuffisance rénale
– Augmentation de l’absorption intestinale des oxalates observée chez environ 15 % des patients atteints d’entéropathie iléale, avec alors une forte assimilation de l’acide oxalique au niveau du côlon.
– Apport excessif d’acide oxalique ou de ses précurseurs (éthylène glycol) dans un cadre professionnel, qui peut se faire par voie respiratoire ou cutanée.
– Apport excessif d’oxalates alimentaires assimilables.
– Déficit en Oxalobacter formigenes dans le microbiote intestinal
– Apport excessif d’acide ascorbique (vitamine C)
– Augmentation de la synthèse endogène d’oxalate au cours des carences en vitamines B6 et B1.

Teneur des aliments végétaux en oxalates

Plus de 215 familles végétales (incluant des plantes cultivées pour l’alimentation humaine) synthétisent de l’acide oxalique et accumulent des cristaux d’oxalate de calcium dans leurs tissus, à des niveaux très variables [4] .

La teneur en oxalates d’un aliment végétal dépend de son espèce et de ses conditions de croissance. Les valeurs indiquées dans les tables nutritionnelles sont des moyennes et ne sont qu’une approximation pour un produit dont le lot n’a pas été spécifiquement analysé.
Le chiffre le plus intéressant pour qualifier les apports est la quantité dans une portion alimentaire. Or, les portions habituelles diffèrent d’un aliment à l’autre, parfois de manière importante. On ne peut pas ainsi mettre au même niveau les épinards et le thé. Les deux ont un pourcentage élevé d’oxalates dans leur composition, avec des conséquences différentes puisqu’ils ne sont pas consommés dans les mêmes quantités.

Il existe de multiples listes et tableaux indiquant les produits riches en oxalates. L’information est plus pertinente quand elle indique la quantité dans une portion habituelle [5].
Elle le serait encore davantage si elle indiquait la quantité d’oxalate soluble, mais cette donnée n’est pas disponible.

En fait, il est difficile de donner des chiffres, car en prenant en compte les données analytiques disponibles, cela reviendrait à proposer de très larges fourchettes.
Les aliments qui apportent le plus d’oxalates sont des légumes et plantes potagères de la famille des Polygonacées (rhubarbe, oseille, épinard, sarrasin…) et des Amaranthacées (betterave – feuilles surtout et aussi racine -, amarante, blette…).  Les légumes à feuille vert foncé sont un critère de repère simple.
Consommés en abondance, les amandes, les patates douces, les pommes de terre avec la peau, les haricots secs, certains produits à base de soja (tofu) peuvent apporter des quantités conséquentes.
Le thé, le cacao, le persil ont une forte teneur en oxalates, mais du fait de portions généralement faibles, leur impact sur la surcharge est limité.

Apports alimentaires en oxalates

Les apports réels en oxalates pour une personne dépendent de plusieurs facteurs :
– Quantité d’oxalates dans les diverses portions d’aliments, qui ne peut pas être connue que par approximation en réalisant une analyse alimentaire suivie d’un calcul avec des tables qui indiquent une composition moyenne statistique. Elle est toujours incertaine par cette méthode.
– La proportion d’oxalates libres, impossible à connaître.
– Le mode de préparation des aliments, qui modifie la quantité d’oxalates ingérés [6].
– La fonctionnalité du tube digestif, en particulier la qualité de la muqueuse intestinale et du microbiote, très difficile à évaluer.
– La teneur en calcium et magnésium du bol alimentaire, qui peut être estimée en connaissant la totalité du bol alimentaire.

En fait, il est impossible de connaître la quantité d’oxalates assimilée quotidiennement !
On peut simplement faire une évaluation approximative dans laquelle apparaîtra que les régimes pauvres en légumes en apportent peu, alors que la forte consommation de feuilles vertes (notamment sous forme de jus ou smoothies) en apporte beaucoup. Entre les deux, l’évaluation est complexe, car même avec un descriptif précis du contenu alimentaire, les nombreux facteurs manquants ne permettent pas de définir qu’une tendance.
Les modes de préparation culinaire ont une influence sur la quantité d’oxalates solubles ingérés. Celle-ci est réduite par le trempage, l’ébullition, et à un niveau moindre par la cuisson vapeur.
La lacto-fermentation peut réduire de manière importante la teneur en oxalates.

Les apports alimentaires habituels d’acide oxalique varient de manière importante selon le mode alimentaire. Ils sont estimés entre 100 mg (peu) et 1 g (trop) par jour. La variabilité est donc très élevée. Et n’oublions pas que la quantité apportée n’est pas la quantité assimilée !

Quels apports en oxalate conseillés ?

Nelly Norton indique 4 niveaux d’apport associés aux bénéfices santé selon sa thèse :

> 800 mg/jour

Zone de danger exposant tous les organes critiques à un risque élevé de dommages.

250 à 800 mg/jour

Zone dans laquelle les apports dépassent les capacités d’élimination, conduisant à une accumulation.

100 à 250 mg/j

Zone critique dans laquelle les dépôts en place ne peuvent pas s’éliminer.

< 100 mg/jour

Zone de sécurité dans laquelle aucun dépôt se produit et les dépôts en cours peuvent s’éliminer.

Il s’agit d’une proposition théorique, aucune évaluation contrôlée ne pouvant vérifier que de tels chiffres soient valides pour l’ensemble de la population saine.
La seule manière certaine d’atteindre les objectifs considérés comme sécuritaire est de réduire drastiquement tous les aliments qui contiennent une forte proportion d’oxalates. Le risque collatéral est une perte de diversité alimentaire qui peut affaiblir les apports de nutriments essentiels comme la vitamine B9 (abondant dans les feuilles).

Établir des menus pour à la fois maintenir la diversité et se maintenir dans la zone d’apport considérée comme sécuritaire vis-à-vis des oxalates est une bien mauvaise solution : d’une part la quantité réelle d’oxalate qui sera assimilée est imprévisible, de l’autre, cela conduit à un contrôle strict du contenu de l’assiette, ce qui est particulièrement perturbant pour le comportement alimentaire avec des conséquences néfastes sur la santé globale (orthorexie).

Y a-t-il une différence d’assimilation des oxalates entre légumes crus et légumes cuits
Extrait de Nutrition Santé Essentielle p. 239 [7].

Norman W. Walker est l’inventeur de l’extracteur de jus. Il s’est appuyé sur sa propre longévité en bonne santé pour promouvoir le bénéfice des jus de légumes. Il a divulgué une hypothèse, parfois relayée, selon laquelle l’acide oxalique aurait une action bénéfique sur la fonction intestinale lorsqu’il se trouve dans les légumes crus, en milieu colloïdal. Lorsque les légumes sont cuits, l’état colloïdal étant perdu, l’acide oxalique deviendrait alors néfaste. Ainsi, il est possible de consommer à volonté des jus de légumes ! Comme beaucoup d’affirmations liées au crudivorisme, ce n’est qu’une hypothèse non documentée.

La complémentation en citrates est-elle utile ?

Une complémentation régulière en citrate est préconisée pour diminuer l’assimilation des oxalates et la formation de calculs rénaux. Elle permet aussi de limiter l’acidification de l’organisme et c’est une forme intéressante pour les apports complémentaires de calcium et magnésium.

Le sel de citrate utilisé ne sera le même selon l’objectif.
– Le citrate de potassium a pour objectif d’augmenter l’élimination urinaire des citrates. Ceux-ci peuvent alors déplacer une partie du calcium lié aux oxalates dans des cristaux insolubles et limiter ainsi le risque de calcul.
– Le citrate de calcium ou de magnésium, pris en cours de repas, peut cumuler plusieurs bénéfices attendus : favoriser la transformation d’oxalates solubles et formes insolubles par transfert de calcium ou magnésium dans le tube digestif, limiter le risque de déficience en ces deux minéraux, et augmenter le niveau de citrates urinaires afin de réduire le risque de calcul.

Une telle complémentation se justifie en cas de risque avéré de calcul ou d’oxalose connue. On doit alors définir le mode de prise dans le temps, en continu ou par intermittence.
Une prise pour prévenir un risque lié à l’excès d’oxalates alimentaires répond avant tout à une anxiété sur le sujet, avec une faible probabilité que cela soit vraiment utile.

Conséquences pathologiques d’une oxalose chronique

L’accumulation d’oxalates dans le corps, quelle qu’en soit la cause, favorise diverses manifestations pathologiques :

• Atteinte rénale : la présence chronique de microcristaux d’oxalates provoque des lésions dans le tissu rénal, pouvant conduire à une néphrocalcinose et une insuffisance rénale, qui amplifie l’accumulation d’oxalates.
D’autre part, la saturation des urines en oxalates de calcium, magnésium et en phosphates, avec un effet favorisant de la consommation de glucides, peut conduire à la formation de gros cristaux (calculs rénaux) pouvant obturer le conduit urinaire, ce qui définit une lithiase (ou colique néphrétique).

• Déficience en calcium et magnésium : on peut observer un effet significatif s’il y a un apport important et durable d’oxalates, couplé à un apport faible de ces minéraux, ce qui est limité par le fait que les aliments riches en oxalate contiennent aussi du calcium et du magnésium. En fait, les oxalates peuvent surtout amplifier le risque de déficience quand les apports en minéraux sont déjà faibles.

• Les autres conséquences sont peu documentées et résultent généralement d’une extrapolation des effets potentiels des oxalates, croisés avec des observations ponctuelles.
– Atteinte articulaire. Elle est régulièrement citée, alors que les causes reconnues de maladie microcristalline des articulations sont des cristaux d’urate, de pyrophosphate de calcium et d’hydroxy apatite. Les oxalates ne sont pas une cause reconnue.
– Oxalose systémique : lorsque le niveau circulant d’acide oxalique est nettement élevé (ce qui est rare et plutôt lié à une intoxication professionnelle), des microcristaux d’oxalate de calcium peuvent se fixer dans de nombreux tissus, y compris le cœur et le cerveau. Ils créent localement une inflammation douloureuse dans les zones sensibles. La dégradation de la santé peut alors être grave.
– Les signes généraux fatigue, troubles digestifs etc. peuvent avoir de multiples autres causes et la mise en cause des oxalates est seulement hypothétique.

Peut-on diagnostiquer une oxalose (excès d’oxalates dans le corps)

Deux examens de laboratoire sont disponibles pour explorer l’acide oxalique [8] :
– Le dosage sanguin, dont la valeur usuelle est entre 1 et 3 mg/l.
– Le dosage urinaire dont les valeurs usuelles sont < 45 mg/24h chez la femme et < 54 mg/24 h chez l’homme.
– Il n’y a pas de test pour évaluer l’accumulation tissulaire sous forme de cristaux, qui serait le paramètre le plus utile !

Les valeurs fluctuent d’un jour à l’autre en fonction de l’alimentation des dernières 24h et la prise éventuelle de vitamine C.
Ces examens sont donc inadaptés pour évaluer l’accumulation d’oxalate d’origine alimentaire, si les apports nutritionnels diffèrent d’un jour à l’autre, ce qui est en principe le cas.
Ils sont utiles pour déterminer les intoxications professionnelles, et le diagnostic des hyperoxalyuries primaires ou secondaires à une cause permanente.

Conclusion : comment intégrer les oxalates alimentaires dans une démarche globale de santé

Conclure aussi clairement et précisément que possible cette synthèse passe par plusieurs étapes :

1. Quels sont les constats fiables à propos des oxalates
– L’acide oxalique, lorsqu’il s’est trop abondant dans l’organisme, devient néfaste, notamment en formant avec le calcium des cristaux insolubles qui s’accumulent dans certains tissus ou forment des calculs rénaux.
– Les pathologies avérées sont des intoxications par des produits industriels, ou des maladies qui accroissent la production endogène d’oxalate de manière importante.
– Les oxalates présents dans les aliments sont des anti-nutriments qui peuvent avoir un effet pathogène s’ils dépassent le seuil de tolérance de l’organisme.
– Il est impossible, du fait de multiples facteurs en jeu, de prévoir en fonction d’une alimentation définie, quelle sera la quantité d’oxalates assimilée.
– Il n’y a aucune preuve aujourd’hui qu’une alimentation ne faisant pas d’excès irrationnels de produits potentiellement riches en oxalates soit un problème pour la majorité de la population, ce qui n’exclut pas que cela le soit pour un nombre de personnes limité.
– La prise en continu de fortes quantités de vitamine C, comme cela est parfois préconisé, augmente de manière significative la production endogène d’acide oxalique.
– Il n’y a aucun moyen analytique pour diagnostiquer un excès d’oxalates d’origine alimentaire dans un organisme, celle-ci étant fluctuante.
– La démarche de Sally Norton, bien qu’elle s’appuie sur des données publiées, ne respecte pas la démarche scientifique, puisqu’elle part d’une hypothèse née d’une expérience personnelle qui est le fil conducteur d’une recherche visant à la prouver. Elle est néanmoins utile, car elle soulève un possible problème auquel la science ne s’intéresse pas.

2. Peut-on en ressortir une vérité ?
En assemblant toutes les données, il y a finalement une complexité de la question qui rend toute simplification erronée, par généralisation de ce que l’on retient à travers les filtres de notre observation.
En lisant le livre de Sally Norton, on peut facilement se laisser convaincre, car il est construit dans ce but par une convaincue, et on va alors admettre que les oxalates sont des poisons et qu’il convient de contrôler son alimentation pour s’en protéger.
Si on se fie à la science conventionnelle, qui n’admet que ce qui est conforme à son modèle et soutenu par des kilos de preuves, il existe de multiples causes d’oxalose, et quand celle-ci est objectivée par une analyse urinaire, il convient alors de réduire l’apport en oxalates. L’origine alimentaire, sauf excès caractérisés de certains aliments, n’est pas considérée comme une cause notable.
Pour avoir une connaissance fiable de l’impact des oxalates alimentaires sur l’ensemble de la population, il faudrait concevoir et réaliser une étude capable d’évaluer les effets, sur un ensemble de critère de santé, d’une alimentation pauvre en oxalates sur un grand nombre de sujets représentatifs de la diversité, comparé à un groupe témoin aux caractéristiques identiques. Cela nécessiterait un gros budget, forcément public, car aucun intérêt privé n’a avantage à s’investir dans une telle recherche. Et pour la recherche publique, il n’y a pas vraiment d‘intérêt non plus, car les oxalates sont une question parmi tant d’autre et loin d’être prioritaire dans l’optimisation de l’alimentation.

3. Que révèle une considération intégrative et systémique de la question des oxalates alimentaires ?
La présence d’anti-nutriments ou de biotoxines mineures dans les aliments végétaux et connue depuis longtemps : glycosides cyanogènes, facteurs goitrogènes, solanine, cucurbitacine, lectines, saponines, acide oxalique, acide phytique, anti-protéases, histamine, phytohormones… Les oxalates en sont un parmi beaucoup d’autres, présents en abondance dans un nombre limité d’aliments.
Ces anti-nutriments font partie de l’alimentation naturelle humaine depuis longtemps, les organismes s’y sont donc adaptés dès lors qu’ils entrent dans une diversité alimentaire. Ils ne posent donc pas a priori de problème quand l’alimentation est diversifiée et que le tube digestif est fonctionnel.
Ils peuvent avoir des effets néfastes sur certaines personnes, quand plusieurs facteurs se combinent : certains aliments consommés de manière excessive, prise de fortes doses de vitamine C, microbiote intestinal appauvri, déficience en vitamine B6… Une alimentation qui respecte les grands objectifs d’une nutrition santé prévient l’ensemble de ces facteurs, et reste donc une priorité.
La mise en cause des oxalates est une piste lors de lithiases rénales récidivantes impliquant leurs cristaux ou de manifestations pathologiques persistantes avec identification de facteurs favorisant une oxalose.

4. Organiser son alimentation pour limiter leur apport comme le suggère Sally Norton de manière préventive est-il bénéfique ?
Clairement non. La prévention en santé, quand elle cumule des précautions ciblées sur un risque spécifique, conduit à un avantage global hypothétique et des complications certaines :
– Le haut niveau de contrôle sur le contenu des assiettes perturbe le comportement alimentaire et crée des tensions internes aux conséquences néfastes.
– Les préconisations ciblées sur un risque peuvent être contradictoires avec celles ciblées sur un autre risque.
– Les évictions permettant d’éviter tous les risques connus conduisent à une baisse importante de la diversité alimentaire et pénalisent un facteur majeur de nutrition-santé.

5. Quelle application concrète en santé intégrative ?
Un principe majeur de nutrition santé est que la diversité cumule les avantages et dilue les inconvénients. Cette diversité est une constante dans le chemin évolutif de l’espèce humaine qui a modulé la physiologie pour gérer les besoins en micronutriments et les diverses biotoxines à partir des apports spontanés, régulés par les sensations de faim et de satiété. Pour maintenir cela dans le monde moderne, la condition est d’appliquer dans nos approvisionnements la règle des 3V d’Antony Fardet [9] : produits vrais (non ultra-transformés), variés, à dominance végétale.
Il se peut cependant que pour certaines personnes, du fait de leur terrain individuel et leur mode de vie, l’apport alimentaire d’oxalates conduise à une ingestion supérieure aux capacités d’élimination, avec une accumulation tissulaire aux conséquences néfastes. Selon la fragilité personnelle de certains tissus ou organes, cela peut se manifester par des calculs rénaux ou des atteintes plus générales.
Les examens biologiques disponibles ne sont pas adaptés pour un tel diagnostic. L’analyse du contenu alimentaire, sauf excès flagrant de certains produits, ne peut pas affirmer s’il y a ou non accumulation.
En cas de suspicion, le moyen le plus sûr et le plus simple est de pratiquer un test d’e réduction des apports rigoureusement planifié comme on le fait pour déterminer une intolérance par des évictions. Il s’agit de faire un bilan fonctionnel complet par questionnaire, adopter pendant au moins trois semaines (idéalement trois mois) un régime pauvre en oxalates, puis refaire le bilan fonctionnel. Reprendre ensuite progressivement l’alimentation habituelle et observer si certaines améliorations constatées sont perdues. Suite à cette expérience, on pourra écarter l’idée que les oxalates sont un problème ou choisir d’exclure ou réduire la consommation de certains aliments et éviter la prise de vitamine C à forte dose.

Références


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Illustration : image générée par IA avec l’aide de PrintOclock

Image de Jacques B. Boislève
Jacques B. Boislève

Consultant Formateur - Nutrition, psychologie et santé intégratives

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